Échange de lettres après l'accouchement de notre bébé mort 

 

Au Directeur de l’Hôpital

 

le 11 octobre 1998

 

 

Cher Monsieur,

Le 7 octobre lors d’une échographie de routine, nous avons appris ma femme et moi que nous aurions à vivre dans les prochains jours une expérience horrible, être et ne plus être parent en même temps, notre bébé était mort dans le ventre de sa mère.

Tout au long de notre séjour chez vous, nous avons été soutenu d’une façon merveilleuse ; nous avons ressenti une écoute profonde et une participation sincère active ou silencieuse à notre douleur. Nous remercions toutes les personnes que nous avons côtoyées du fond du cœur, en particulier, les réceptionnistes, les sages-femmes, les infirmières, les médecins, l’anesthésiste et le Dr F. Cette humanité vraie dont nous avons été entouré, nous a permis de vivre cette épreuve d’une façon que nous en sommes certains, nous n’aurions trouvé dans aucun autre hôpital. Toutes ces qualités humaines ne doivent pas faire oublier le professionnalisme de tous les gestes accomplis par toutes ces personnes.

Je dois malheureusement vous rapporter un fait que je considère comme un scandale : ma femme a souffert pendant près d’une heure parce que l’anesthésiste ne venait pas.

Pendant des entretiens, le Dr F. ainsi que les sages-femmes avaient promis à ma femme qu’elle ne souffrirait pas ou peu, car dès la venue des premières contractions, on la mettrait sous péridurale. Malheureusement ils n’ont pas pu tenir leur promesse, car l’anesthésiste était introuvable.

Grâce à un travail psychique de préparation, ma femme était convaincue d’arriver à faire cet accouchement rapidement, car elle pensait ne pas pouvoir supporter cela pendant 10 voir 24 heures. Nous avons averti l’hôpital vers 11h 30 que nous allions arriver. Le personnel médical savait qu’il y aurait une péridurale à faire. Vers 14h 15 une perfusion a été posée et la sage-femme a essayé d’avertir l’anesthésiste. Vers 14h 35, une deuxième perfusion destinée à provoquer les contactions a été mise. Peu avant 15h, ma femme a commencé à souffrir. Entre 15h30 et 15h45, l’anesthésiste n’étant toujours pas là, un calmant a été ajouté aux perfusions. Après 16h, ma femme s’est enfin un peu détendue. Pendant tout ce temps, la sage-femme a essayé à plusieurs reprises de faire venir l’anesthésiste. Celui-ci est arrivé vers 16h 15 et la péridurale était posée à 16h 30. Ma femme a donc vécu une contraction d’une heure et a souffert sans raison, l’anesthésiste n’étant pas atteignable ou pas disposé à venir.

Nous avons également trouvé son attitude désagréable. Sans un mot d’excuse ou d’explication pour son retard, il a commencé par demander à la sage-femme si " cela devait se faire ici ", comme si la salle n’était pas du tout adaptée. Après avoir posé la péridurale, il est revenu entre autres 2 fois avec du matériel pour regarnir son chariot en critiquant le personnel médical (infirmières ou sages-femmes ?) en disant " si je ne le fais pas moi-même, personne ne le fait ". Nous ne remettons ici nullement en cause ses connaissances professionnelles, car son travail a été fait d’une façon parfaite, mais ses qualités humaines laissent à désirer.

Pour terminer nous souhaitons que cette lettre soit affichée pour que nos remerciements parviennent à leurs destinataires . Nous vous laissons juge de la communiquer en entier ou partiellement.

En espérant recevoir prochainement des explications sur ce qui c’est passé, veuillez agréer, Monsieur, nos salutations les meilleures.

Sandra et Pierre-Yves Michaud

 

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Réponse de l’anesthésiste :

 

Au Directeur de l'hôpital

 

Le 19 octobre 1998

 

Concerne : lettre de Mme et M. Pierre-Yves Michaud du 11 octobre 1998 - votre
                   demande de rapport du 19 octobre 1998

 

Monsieur le Directeur,

J'ai pris connaissance de la copie de la lettre de Mme et M. Michaud, et celle-ci me peine beaucoup pour plusieurs raisons.

1.    Il semblerait que la sage-femme m'ai cherché durant plus de 30 minutes sur mon
       répondeur (j'avais deux messages en rentrant le soir).

2.    Dès le moment où j'ai eu le message sur  le "bip", je suis arrivé dans les temps
       réglementaires.

3.   Je me suis fais incendié comme un chien par la sage-femme, ce qui m'a mis hors
      de moi, compte tenu de mon état d'émotivité en arrivant en urgence. Il est certain
      que les premières discussions entre la sage-femme et moi ne furent pas de l'eau
      de rose, après l'accueil scandaleux qu'elle m'avait fait subir - elle aurait dû être
      heureuse de me voir arriver - enfin...

4.   J'ai effectivement demandé si cela se faisait là (peut-être sans eau de rose), car
      rien n'était prêt dans la salle prévue (parfois cela se fait en salle d'accouchement et
      parfois dans la chambre).
      Et j'ai d'abord dû rassembler pratiquement tout le matériel nécessaire.

5.   Effectivement, plutôt en rigolant, j'ai profité de compléter le chariot sur lequel il
      manquait bien des choses. Ce qui a nécessité plusieurs entrées et sorties de la
      chambre (qu'il fallait bien justifier). Je reste sur ma déposition que, si très souvent je
      ne complétais pas le chariot moi-même, j'aurais bien des difficultés. Là, je ne vois
      pas le problème de Mme et M. Michaud. Ai-je été impoli?
      Je ne vois vraiment pas pourquoi j'aurais dû m'excuser de quoi que ce soit.
      Est-ce que la sage-femme, qui semble les avoir tellement bien informés que l'on
      n'arrivait pas à me joindre, leur a dit qu'elle laissait des messages sur mon
      répondeur ?!

6.   Je suis disponible 24 heures sur 24, à disposition des urgences de chirurgie, de
       l'obstétrique, de la gynécologie, de l'orthopédie, et des urgences tout court. Sans
      compter tous les appels pour le traitement de la douleur, des nausées, comme des
      problèmes à l'étage. Je trouve que la maternité devrait savoir que s'il y a urgence,
      on ne cherche pas l'anesthésiste en laissant un message sur le répondeur, même
      si, soit disant, on m'avait trouvé à la maison par téléphone dix minutes auparavant.
     Je ne suis pas tenu de rendre des comptes sur mes déplacements.

7.   Dès le moment où l'on branche le "Nalador", il peut se passer des heures avant de
      devoir mettre une péridurale (p. ex. 15.10.98).

Je regrette qu'une simple mauvaise recherche de l'intéressé puisse aboutir à une telle lettre. Il n'y a jamais eu de vie en danger, et il ne s'agit aucunement d'une véritable urgence.
Mon "bip" est très fiable du moment où il est enclenché, et il l'était.

Je ne suis plus disposé à supporter l'arrogance de certaines personnes en ce qui concerne des urgences qui n'en sont pas.

Je regrette également de faire perdre un temps précieux à Mme L. qui a bien d'autres choses à faire que de lire nos bêtises, et je m'en excuse auprès d'elle.

En espérant avoir répondu à votre demande, je vous présente, Monsieur le Directeur, mes salutations empressées.

 

Dr. F. D.
FMH Anesthésiologie et réanimation
Médecin chef Anesthésiologie

 

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Notre deuxième lettre :

 

Sandra et Pierre-Yves Michaud

 

Dr D.

 

le 27 octobre 1998

 

 

Cher Monsieur,

Nous avons bien reçu votre lettre du 19 octobre 1998. Et je pense que cela n’étonnera personne et même pas vous, si nous avons des remarques à faire concernant les réponses et/ou explications que vous donnez dans la lettre mentionnée ci-dessus.

 

1. Pt.5 Le problème n’est pas une impolitesse, vous n’avez jamais été impoli. Ni les entrées , sorties de la chambre, qui n’ont pas à être justifiées. Si vous n’étiez plus repassé, il y aurait eu peut-être quelque chose à dire. Le problème est que, moi non-médecin, je pense, qu’un membre du personnel soignant quel qu’il soit, n’a pas à critiquer un ou des autres membres du personnel soignant et ce devant des patients!!

2: Pt. 7 Je suis conscient que le temps s’écoulant entre la pose du « Nalador » et le moment où la péridurale devient nécessaire, peut être long, qu’il peut se passer des heures. Mais il peut ne se passer qu’un quart d’heure (p.ex. 09.10.98). Je ne crois pas que dans ce domaine, qui dépend de la réaction d’une personne à un médicament, de l’état psychique de cette personne, en fait de beaucoup de facteurs, on puisse se dire que puisqu’en moyenne un tel accouchement dure entre 10 et 24 heures, que la pose d’une péridurale ne devient nécessaire qu’après plusieurs heures. Je pense que si la femme est intérieurement prête, disposée à laisser sortir son bébé, cela se passera plus vite que pour une autre femme, si l’on fait abstraction des différences morphologiques et physiologiques.

3. Si je suis à compter dans le nombre des personnes arrogantes (je l’ignore, aucun nom n’ayant été cité), je déplore que ma lettre ait été prise dans ce sens. Je ne pense pas que demander pourquoi une chose est arrivée, c’est être arrogant. C’est peut-être un sentiment qui naîtra chez une personne se sentant agressée par une autre personne qui ne possède pas le savoir de la première; un peu dans le sens « Quoi! On ose me faire des reproches! Mais quelle impudence, quelle arrogance». Eh bien, je crois que pour ces personnes, il est temps de se rendre compte que le syndrome de la blouse d’instituteur, de la robe du curé et de la blouse blanche du médecin, est quelque chose de dépassé. Le temps où les personnes ayant du savoir régnaient sur les autres et pouvaient leur en imposer, arrive à sa fin.

4. Je n’ai pas à faire de recherche. Je ne suis pas inspecteur de police. Je ne suis pas non plus un inspecteur d’un service de la santé faisant une enquête sur le fonctionnement interne d’un hôpital. Je suis simplement le mari d’une patiente, qui a souffert physiquement sans raison. Effectivement sa vie n’était pas en danger. Mais est-ce que je dois comprendre avec cette phrase, que tant que cette condition n’est pas remplie, l’anesthésiste peut prendre son temps pour intervenir. Dites-moi que ce n’est pas une raison, Dr D. !

Il me semble que votre argumentation se base tout compte fait sur l’urgence « qui n’en était pas une », car ce mot revient à plusieurs reprises dans votre lettre, surtout sur la fin. Pour moi l’urgence n’est pas un terme à utiliser seulement en rapport avec la notion de vie et de mort, mais simplement lors que c’est une question de rapidité et/ou de temps. Je sais aussi que malheureusement ce terme est mal employé dans les hôpitaux. Lorsque le soir ou le week-end, il faut aller aux urgences, il peut aussi se passer des heures avant qu’un médecin s’occupe véritablement de vous. L’urgence est une notion subjective, mais je crois que pour une personne qui souffre vraiment, il est toujours urgent que la douleur soit calmée. Quelqu’un qui a un mal de tête violent n’attend pas des heures avant de prendre un contre-douleur. Ou alors c’est un masochiste!

Le sadisme, lui, serait plutôt une affection atteignant les personnes sensées soulager les autres. Est-ce que pour soulager, il ne faut pas laisser un peu souffrir avant? Est-ce sensé augmenter la reconnaissance du patient vis-à-vis du médecin? Heureusement là, il semble que la médecine commence à faire des progrès, à accepter que quand il n’y a plus rien d’autre à faire, eh bien qu’au moins le malade ne souffre pas. Dernièrement un médecin disait à la télévision que le but de la maîtrise de la douleur était que le patient ne souffre pas pendant au moins 10 heures sur 24. Pourquoi le but n’est-il pas que le patient ne souffre pas 24 heures sur 24!. Je pense que pour quelqu’un qui souffre, 14 heures par jour, c’est encore beaucoup trop. Il y a encore beaucoup à faire.

Je pense également ( car je suis un grand penseur), que le fait de qualifier ce qui s’est passé ainsi que nos réactions de « bêtises », est un essai de minimalisation de l’évènement ( pour ne pas dire un déni). C’est une attitude dangereuse. Tout détail a son importance. A force de passer par dessus ces « bêtises » sans y accorder le moindre intérêt, on peut finir par arriver à une situation sans retour.

Peut-être que vous penserez, que quelques unes de mes réflexions, n’ont rien à voir avec l’affaire qui nous occupe. Si tel est le cas, permettez moi d’être une dernière fois pas d’accord. Toutes ces pensées sont associativement liées entre elles, donc liées à l’événement. L’être humain est un tout et bien qu’il est parfois plus commode pour la médecine de le considérer comme s’il n’était en fait qu’un seul organe (celui qui est malade), il n’en reste pas moins un tout, qui vit, qui pense et qui se doit de communiquer aux autres ce qui le touche en bien ou en mal. Et ce sans forcément faire des enquêtes préalables! Nous vivons dans le monde des médias et de la communication, il n’y a jamais eu autant d’informations disponibles aussi rapidement et en réalité nous communiquons de moins en moins avec les autres. L’être humain n’a jamais été aussi isolé. Est-ce que la communication est maintenant ressentie comme une agression?
 

En espérant que votre réponse, s’il y a, ne nous fera pas bondir comme ce fut le cas de la précédente, veuillez recevoir, Monsieur, nos salutations.

 

 

Sandra et Pierre-Yves Michaud